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Thierry Schwartz, ingénieur et chef de division à l’Administration des ponts et chaussées, nous éclaire sur le fonctionnement des « feux rouges ».

Combien de feux rouges compte actuellement le pays et pourquoi sont-ils à la charge de l’Administration des ponts et chaussées ?

Thierry Schwartz 

Avant de répondre, il faut s’accorder sur le terme « feux rouges ». Car on peut se demander pourquoi on ne dit pas « feux verts » ou « feux tricolores » ? Plus sérieusement, on parle de signalisation lumineuse du trafic (SLT). Le Luxembourg compte plus de 500 installations SLT. Sur le réseau routier étatique, on en recense un peu plus de 300. Il est également intéressant de savoir que les trois principaux exploitants de SLT sont la Ville de Luxembourg, la Ville d’Esch et l’Administration des ponts et chaussées, chacun avec ses équipes dédiées à la planification, la mise en œuvre, à l’exploitation et à l’entretien. L’Administration des ponts et chaussées a repris cette mission en 2015, suite à une décision politique de soulager les petites communes et d’apporter une certaine harmonisation. Pour revenir à la question, l’Administration des ponts et chaussées possède actuellement 103 installations reliées à 90 contrôleurs de feux. Parmi celles-ci, 12 sont situées à des échangeurs d’autoroute, 68 à des carrefours resp. giratoires et 23 à des passages pour piétons et cyclistes. À noter que 70 nouvelles installations sont en cours de planification à court ou moyen terme.

Comment fonctionnent les feux rouges ou plutôt la signalisation lumineuse du trafic (SLT) ?

Thierry Schwartz 

Les feux tricolores suivent des programmes adaptés aux différentes situations de circulation : heures de pointe, heures creuses ou week-end. La base est un mode à temps fixe, où les durées des phases vertes/rouges (c.-à-d. état des feux de signalisation pour un flux de trafic) restent constantes. Mais la plupart des installations utilisent une régulation « variable au trafic » : des capteurs ajustent en temps réel la durée des phases vertes ou déclenchent une phase verte à la demande, par exemple pour les piétons ou les bus. Ces systèmes sont pilotés localement ou à distance via une centrale, ce qui permet de réagir rapidement aux changements de trafic. Pour prendre un exemple concret, lorsqu’il y a un événement au Stade de Luxembourg, il est possible de planifier un programme spécifique au niveau des SLT afin de fluidifier le trafic lors de la fin de l’événement. Tout comme nous mettons en place des programmes adaptés aux heures de pointe le matin pour accéder à la capitale et inversement pour en sortir. Notons que les trois principaux opérateurs fonctionnent avec ce mode « variable au trafic » et piloté de façon centralisé. Des programmes existent également pour fluidifier le trafic sur des sections importantes p.ex. en sortie d’autoroute pour des raisons de sécurité. Pour autant, si le réseau est complètement saturé, même les meilleures programmations ne pourront pas changer la situation.

Quel est le temps d’attente moyen face à un feu rouge ?

Thierry Schwartz 

La phase orange, qui avertit de la fin du vert, dure en général 3 à 5 secondes, selon la vitesse autorisée et le type de route. Ensuite, un temps de sécurité est prévu avant que le flux opposé passe au vert, afin d’éviter toute collision, autrement dit, pour vider le carrefour. Au Luxembourg, les systèmes sont programmés pour qu’aucun sens ne soit vert simultanément. Pour donner un ordre de grandeur, pour un cycle type c.-à-d. la séquence complète de toutes les phases nécessaires pour gérer un carrefour, nous visons une moyenne de 90 secondes pour l’ensemble des usagers avec un objectif d’attente moyenne de maximum 70 secondes.

Dans certains pays, comme la France, les giratoires (ou ronds-points) sont souvent préférés aux SLT. Pourquoi n’est-ce pas le cas au Luxembourg ?

Thierry Schwartz 

Une installation SLT a trois objectifs, par ordre d’importance : garantir la sécurité (éviter les conflits), assurer la bonne circulation de tous les usagers et réguler/prioriser certains flux (bus, tram). Les giratoires ont des atouts en sécurité mais ne permettent pas de réguler la capacité ni de prioriser efficacement les transports publics ; sur des axes structurants, on privilégie donc les feux. Viennent également ensuite certains facteurs comme la surface que peut prendre un giratoire. Enfin, il existe également des giratoires avec des feux. C’est plus complexe, mais cela fonctionne assez bien, comme ce que nous avons fait avec le rond-point Robert Schaffner dit « Iergäertchen ».

Certains pays utilisent également un feu orange entre le vert et le rouge : pourquoi ce système n’est-il pas adopté au Luxembourg ?

Thierry Schwartz 

Effectivement, certains pays ont une phase orange après la phase rouge pour avertir le conducteur de se mettre prêt à démarrer. Ce principe n’est actuellement pas prévu dans la législation nationale. Historiquement, le Luxembourg s’est tourné vers ce qui se faisait en Allemagne et l’on a progressivement adopté les pratiques plutôt germaniques. D’autres pays, notamment anglo-saxons, ont quelques différences par rapport à nos SLT, mais là encore, c’est davantage de l’ordre de l’histoire.

Mais par exemple, on peut voir qu’il existe des feux verts pour les piétons avec des comptes à rebours. Cela semble être une bonne idée. Pourquoi n’est-ce pas le cas au Luxembourg ?

Thierry Schwartz 

Au Luxembourg, le feu vert dure le temps nécessaire pour atteindre au moins la moitié du passage, avec des ajustements pour certains usagers comme les malvoyants. Si un piéton s’engage à la dernière seconde, il peut terminer sa traversée avant que les voitures passent au vert. Les compteurs à rebours, utilisés ailleurs, améliorent le confort mais leur impact sur la sécurité n’est pas prouvé. Leur installation est coûteuse, et des phases adaptées offrent souvent une meilleure solution. Au Luxembourg, ils restent donc optionnels.

Combien coûte une installation ? Et sa consommation électrique ?

Thierry Schwartz 

Cela va toujours dépendre de plusieurs facteurs comme la situation géographique, le lieu et la complexité de l’installation. À titre indicatif, on peut estimer entre 20 000 et 30 000 € TTC pour un passage piéton/cycliste simple et entre 100 000 et 150 000 € TTC pour un carrefour. Les sites complexes peuvent dépasser les 200 000 €. Il faut ajouter le coût de la planification, la programmation et le génie civil. Côté énergie, la consommation annuelle varie entre 800 et 2 300 kWh, selon l’envergure — soit l’ordre d’un ménage de deux personnes pour les sites les plus grands. Le passage aux LED a évidemment fait baisser la consommation des installations. Notons également que les installations luxembourgeoises fonctionnent 24 h/24, car la coupure nocturne augmente le risque d’accident.

Comment sont suivies les installations au quotidien ?

Thierry Schwartz 

« À l’APC, six personnes assurent la planification, la mise en œuvre et l’entretien ; deux gestionnaires sont dédiés à l’exploitation et à la qualité. Des campagnes régulières revérifient et mettent à jour les programmes (environ tous les 2,5 ans pour l’analyse et petites interventions, tous les 5 à 7 ans pour des reprises plus lourdes). La durée de vie moyenne : 15 ans pour l’électronique, 5 à 7 ans pour les capteurs, environ 30 ans pour les mâts et câbles. »

Vers des « feux 3.0 » : que préparez-vous ?

Thierry Schwartz 

« La gestion SLT évolue vers des systèmes plus intelligents et connectés. Les centrales exploiteront des modèles prédictifs et des données en temps réel pour anticiper les flux, voire adapter dynamiquement les phases via IA. À terme, les installations communiqueront avec les véhicules et les plateformes smart city. Attention : les paramètres de sécurité (temps intermédiaires, non-conflit des phases) restent fixes et non modifiables par l’IA. »

Dans les films, souvent américains, on peut voir que les pompiers peuvent commander les feux rouges suite à une urgence. On voit également que des hackers peuvent prendre le contrôle des feux rouges. Est-ce réaliste ?

Thierry Schwartz 

En ce qui concerne le contrôle des installations SLT par des services de secours, cela existe effectivement. C’est en fonction dans plusieurs pays. Au Luxembourg, nous n’avons pas ce type d’installation, car les services de secours n’en ont jamais fait la demande. De plus, ils ont des gyrophares et des sirènes qui leur donnent la priorité. En ce qui concerne les cyberattaques sur des SLT, ce que l’on voit dans les films n’est pas réaliste. Nous avons des systèmes où il est tout simplement impossible, même informatiquement, de mettre les quatre feux d’un carrefour en croix tous au vert. C’est techniquement impossible.

« Passer au rouge est extrêmement dangereux »

Roland Fox, directeur de l’Administration des ponts et chaussées, souhaite alerter sur l’augmentation du non-respect des feux rouges. « On remarque que ce comportement est en hausse, ce qui met en danger les usagers de la route, car les conséquences peuvent être très lourdes. » Pour lutter contre ce comportement dangereux et illégal, l’installation de radars de feux rouges aux points critiques peut être une solution. Cela ne doit pas empêcher de répéter un message simple de sensibilisation : « Passer au rouge est extrêmement dangereux », souligne Roland Fox. Ce dernier souligne également que, pour mieux accepter les temps d’attente aux feux rouges, il faut peut-être en comprendre le fonctionnement. « Les feux rouges d’une intersection ont pour but premier de sécuriser le croisement des usagers. Mais si un usager tarde à réagir lors du passage au vert, il faut comprendre qu’il pénalise l’ensemble des usagers de l’intersection. C’est un engrenage, puisque les programmes sont prévus pour laisser passer un certain nombre de voitures en fonction d’un temps déterminé. Mais si l’usager n’est pas attentif ou s’arrête trop loin de la bande d’arrêt, il fait perdre de précieuses secondes aux autres automobilistes et engendre peut-être de la frustration », termine Roland Fox.

Éviter l’effet engrenage

En 2019, une étude française du Cerema (référent public en aménagement en France) portant sur l’Impact du cycle sur la capacité, l’acceptabilité et la sécurité, a montré que l’acceptabilité d’un arrêt au feu rouge se situe entre 60 et 90 secondes. Au-delà, la tolérance chute fortement : à 120 secondes, plus de 50 % des usagers jugent l’attente excessive, ce qui augmente les risques de comportements dangereux comme le franchissement anticipé.

Les chercheurs ont également observé que la perception varie selon le contexte : en milieu urbain dense, les conducteurs tolèrent mieux des cycles longs qu’en rase campagne. Cependant, toujours selon l’étude, un cycle optimal se situe entre 80 et 100 secondes, car il maximise la capacité du carrefour sans trop dégrader la satisfaction des usagers.

Autre donnée importante : chaque seconde perdue au démarrage (par exemple, un conducteur qui tarde à réagir au vert) réduit la capacité du carrefour de 2 à 3 %. C’est l’effet « engrenage » : un retard individuel se répercute sur toute la file, puis sur le cycle suivant, créant une perte globale de fluidité.

Enfin, l’étude souligne que des cycles trop courts (<60 s) peuvent aussi nuire à la sécurité, car ils incitent à accélérer pour « passer avant le rouge ». Le bon équilibre est donc crucial : ni trop long pour éviter la frustration, ni trop court pour préserver la sécurité.