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Une enquête à grande échelle menée auprès de près de 3 700 résidents révèle un pays encore largement dominé par la voiture, mais où le vélo gagne du terrain — à condition que les infrastructures suivent.

Au Luxembourg, la voiture reste reine. C’est le constat sans appel d’une vaste enquête réalisée en février 2026 en collaboration avec Euroconsumers auprès des membres de l’ACL. Mais derrière cette domination automobile, les données dressent un tableau plus nuancé, où le vélo occupe une place croissante dans le quotidien des résidents — tout en se heurtant encore à des obstacles persistants.

Un pays sur quatre roues, mais pas seulement

Les chiffres parlent d’eux-mêmes : 46 % des répondants utilisent leur voiture personnelle six à sept jours par semaine, et à peine 0,8 % déclarent ne jamais prendre le volant. À l’autre extrémité du spectre, près de la moitié des personnes interrogées (49 %) ne font jamais de vélo. Le contraste est saisissant.

Pourtant, l’autre moitié de la population cycliste mérite une attention particulière. Environ un quart des résidents utilisent le vélo au moins une fois par semaine — 12 % pédalent un à deux jours, 8 % trois à cinq jours et 4 % presque quotidiennement. C’est loin d’être négligeable dans un pays où le relief vallonné et la météo capricieuse ne facilitent pas toujours la pratique du vélo.

Pourquoi roule-t-on à vélo ?

L’enquête révèle que le vélo au Luxembourg est avant tout une affaire de loisirs et de sport. Les promenades arrivent en tête des usages parmi les cyclistes, 84 % d’entre eux pédalant à cette fin au moins occasionnellement, suivies de près par l’exercice physique (81 %). Rapportées à l’ensemble de la population, 43 % des résidents utilisent le vélo pour les promenades et 42 % pour le sport.

Les usages utilitaires sont nettement en retrait. Seuls 30 % des résidents utilisent le vélo pour les courses et les déplacements quotidiens, et 21 % pour se rendre au travail ou à l’école. Ce dernier chiffre est toutefois mécaniquement tiré vers le bas par la présence dans l’échantillon de retraités, de personnes au foyer et de demandeurs d’emploi, qui n’ont pas ce type de trajets à effectuer. En se concentrant exclusivement sur les actifs et les étudiants — les seules personnes concernées par un trajet domicile-travail — le taux monte à 26 %, soit environ un sur quatre. Dans certaines villes, la pratique est encore plus répandue : à Luxembourg-Ville, la moitié des cyclistes actifs pédalent chaque semaine pour se rendre au travail, et à Esch-sur-Alzette, 44 % le font sur une base hebdomadaire.

Un clivage générationnel et de genre se dessine également. Les hommes sont nettement plus enclins à faire du vélo que les femmes (57 % des répondants masculins sont cyclistes, contre 43 % des femmes). Les 55-74 ans, contrairement à ce que l’on pourrait attendre, sont les cyclistes les plus réguliers : 29 % d’entre eux pédalent chaque semaine, contre 19 % des 18-34 ans. Cela s’explique vraisemblablement par le temps libre plus important dont disposent les retraités et les personnes en fin de carrière, ainsi que par une culture cycliste plus profondément ancrée dans cette génération.

Les chiffres clés de l'enquête

49 % des résidents ne font jamais de vélo — mais l’autre moitié pédale au moins occasionnellement.

4,2 / 10 — C’est la note attribuée au sentiment de sécurité lors du partage de la route avec les véhicules motorisés. Le score le plus bas de toute l’enquête.

19 % des femmes non-cyclistes citent le risque d’accident comme raison principale pour ne pas faire de vélo, soit deux fois plus que les hommes (9,5 %).

23 % des cyclistes ont été impliqués dans un accident à vélo au cours des cinq dernières années. À Luxembourg-Ville, ce chiffre grimpe à 30 %.

81 % des cyclistes estiment que le gouvernement devrait créer davantage de pistes cyclables — un consensus partagé même par 47 % des non-cyclistes.

Pourquoi les non-cyclistes ne pédalent pas

Parmi les 1 368 personnes qui n’enfourche jamais un vélo, les raisons invoquées dressent un tableau révélateur des défis structurels du pays. En tête arrive simplement le fait de ne pas posséder de vélo (26 %), suivi par la préférence pour d’autres modes de transport (20 %). Mais la troisième raison est plus préoccupante : 15 % des non-cyclistes citent le risque d’accident et le sentiment d’insécurité dans la circulation comme raison principale.

Ce sentiment d’insécurité touche particulièrement les femmes, dont 19 % le classent comme raison principale, contre seulement 9,5 % des hommes. Il s’aggrave également avec l’âge : 19 % des 55-74 ans l’invoquent, contre 8 % des 18-34 ans. Le manque d’infrastructures cyclables (7 %), la géographie (5 %) et les conditions météorologiques (5 %) complètent le tableau des freins à la pratique du vélo.

Avantages perçus : santé et environnement en tête

Pour ceux qui pédalent, les motivations sont claires et convergentes. L’avantage le plus cité est le maintien de la forme et de la santé (85 %), suivi par le caractère écologique et non polluant du vélo (73 %). Viennent ensuite les considérations pratiques : éviter les embouteillages et les problèmes de stationnement (53 %), la rapidité de déplacement (49 %), la liberté de mouvement (49 %) et le faible coût (47 %).

Fait notable, parmi ceux qui se rendent au travail à vélo, ces avantages pratiques pèsent encore plus lourd : 70 % apprécient de pouvoir éviter les embouteillages et 67 % considèrent le vélo comme un moyen de transport rapide. Dans un pays où les embouteillages sont une affliction quotidienne, le vélo apparaît à ces navetteurs comme une solution concrète et non comme un simple choix vertueux.

Un regard critique sur les infrastructures

L’évaluation des conditions offertes aux cyclistes est sévère. Sur une échelle de 1 à 10, la satisfaction globale vis-à-vis du réseau de pistes cyclables n’atteint que 5,2 au niveau communal et 5,4 au niveau national — des notes tout juste passables. Les dimensions les moins bien notées sont la complétude du réseau (5,0), sa connectivité (4,9 au niveau national), sa sécurité et son agrément (4,8 au niveau local) et les équipements cyclables disponibles (4,7 au niveau local).

La sécurité constitue le point faible majeur. Le sentiment de sécurité lors du partage de la route avec d’autres véhicules obtient la note la plus basse de toute l’enquête : 4,3 au niveau communal et 4,2 au niveau national. La sécurité face au vol et au vandalisme est à peine mieux perçue (4,5 et 4,4 respectivement). Seules la qualité du revêtement routier (6,1 et 6,2) et les niveaux de pollution (5,8) obtiennent des scores corrects.

Les disparités entre communes sont frappantes. Bertrange se distingue avec les meilleures évaluations (satisfaction globale de 6,7), suivie de Mamer (6,1) et Mersch (6,0). À l’opposé, Esch-sur-Alzette ferme la marche avec un score de satisfaction de seulement 5,2 et des notes particulièrement basses pour la sécurité face au vol (3,6) et le partage de la route (3,6).

Cyclistes contre automobilistes : un dialogue tendu

L’enquête met en lumière une tension palpable entre usagers de la route. Environ 50 % des répondants estiment que les cyclistes ne respectent pas le code de la route, et 55 % considèrent que les groupes de cyclistes (touristes, clubs sportifs) créent souvent des conflits de circulation. Parallèlement, environ 35 % estiment que les voitures et les motos ne respectent pas les cyclistes, et 24 % adressent la même critique aux conducteurs de bus.

Les perceptions divergent radicalement selon que l’on est cycliste ou non. Sur une échelle où 1 signifie aucun accord et 3 un accord total, les non-cyclistes sont nettement plus enclins à pointer les infractions des cyclistes (score moyen d’accord de 2,46 contre 2,01 chez les cyclistes). À l’inverse, les cyclistes sont bien plus prompts à dénoncer le manque de respect des automobilistes à leur égard (score de 2,15 contre 1,83 chez les non-cyclistes). Chaque camp tend à minimiser ses propres manquements et à amplifier ceux de l’autre.

Fait intéressant, une large majorité (64 %) s’accorde à dire que le gouvernement devrait créer davantage de pistes cyclables. Ce consensus transcende le clivage cyclistes/non-cyclistes, même si les cyclistes y sont encore plus favorables (81 % d’accord contre 47 % chez les non-cyclistes).

Des comportements à risque persistants

L’enquête révèle également des comportements préoccupants parmi les cyclistes eux-mêmes. Si le port du casque est désormais bien ancré — 71 % des cyclistes le portent très souvent et 77 % au moins souvent —, d’autres pratiques posent davantage problème. Environ 20 % des cyclistes admettent ne pas respecter les feux et la signalisation au moins de temps en temps, et plus de 30 % circulent plus fréquemment sur les trottoirs ou dans les zones piétonnes.

L’utilisation des éclairages en conditions diurnes reste insuffisante : seuls 57,5 % des cyclistes utilisent toujours ou souvent feux et réflecteurs de jour. En revanche, la grande majorité (88 %) s’éclaire correctement lorsqu’il fait nuit.

Les pistes cyclables existantes, lorsqu’elles sont disponibles, sont contournées par une majorité de cyclistes : seuls 35 % ne les évitent jamais, tandis que 11 % les évitent souvent ou très souvent. La raison principale ? Leur conception est jugée mauvaise ou discontinue (40 % des réponses), suivie par les obstructions — voitures garées, travaux, piétons (20 %).

Vol, vandalisme et accidents : une réalité significative

Au cours des cinq dernières années, 9,5 % des cyclistes se sont fait voler leur vélo et 11 % ont subi des actes de vandalisme. Plus inquiétant encore, 23 % ont été impliqués dans un accident à vélo. Luxembourg-Ville enregistre les chiffres les plus élevés, avec 19 % de vols, 16 % de vandalisme et surtout 30 % d’accidents — un chiffre qui interpelle.

Parmi les accidentés, la moitié (50 %) a été impliquée dans un incident seul, sans autre véhicule, ce qui pointe vers des problèmes d’infrastructure (état des routes, conception des pistes). Les collisions avec une voiture représentent 39 % des cas, confirmant le danger du partage de la route.

Trois messages clés

  1. Le vélo dispose d’un potentiel considérable mais largement inexploité. La moitié de la population ne fait jamais de vélo, mais parmi ceux qui en font, l’engagement est fort et les bénéfices reconnus sont multiples. Le principal levier pour convertir les non-cyclistes ne réside pas dans la sensibilisation aux bienfaits du vélo — ceux-ci sont déjà largement reconnus — mais dans la suppression des obstacles concrets : les préoccupations de sécurité routière, le manque d’infrastructures et l’absence de pistes cyclables continues.
  2. La sécurité est le talon d’Achille de la politique cyclable luxembourgeoise. Qu’il s’agisse du sentiment d’insécurité des non-cyclistes, du score désastreux attribué au partage de la route avec les véhicules motorisés ou du taux élevé d’accidents déclarés, tout converge vers le même diagnostic : faire du vélo au Luxembourg est encore perçu — et vécu — comme risqué. C’est le premier obstacle à lever pour démocratiser la pratique, notamment chez les femmes et les personnes âgées, les plus découragées par cette insécurité.
  3. Les infrastructures existantes ne convainquent même pas leurs propres usagers. Lorsqu’une majorité de cyclistes contourne les pistes cyclables parce qu’elles sont mal conçues, discontinues ou obstruées, c’est le signe que le problème n’est pas seulement quantitatif — il ne suffit pas de construire davantage de pistes — mais qualitatif. Le défi pour les pouvoirs publics est de concevoir un réseau cyclable cohérent, continu, séparé du trafic motorisé et correctement entretenu.

Conclusion

L’enquête dresse le portrait d’un Luxembourg à la croisée des chemins en matière de mobilité durable. Le vélo est valorisé par ceux qui le pratiquent, perçu comme bénéfique pour la santé et l’environnement, et reconnu comme une alternative crédible à la voiture pour les trajets quotidiens — en particulier dans les centres urbains congestionnés. Mais ce potentiel se heurte à un écosystème cyclable jugé insuffisant par ses propres usagers : pistes incomplètes, sentiment d’insécurité omniprésent et cohabitation difficile avec le trafic motorisé.

Le consensus quasi unanime sur la nécessité de créer davantage de pistes cyclables envoie un signal clair aux décideurs politiques. Mais la leçon la plus importante de cette enquête se trouve peut-être ailleurs : ce n’est pas tant le nombre de pistes qui fait défaut que leur qualité, leur continuité et leur capacité à offrir aux cyclistes — actuels et potentiels — un véritable sentiment de sécurité. Les communes les mieux classées, comme Bertrange et Mersch, montrent que c’est réalisable. Le défi est désormais d’étendre ces bonnes pratiques à l’ensemble du pays, si le Luxembourg souhaite transformer ses 49 % de non-cyclistes en adeptes convaincus.

Méthodologie : Enquête en ligne réalisée en février 2026 auprès des membres de l’ACL. 3 699 réponses valides (questionnaires en français, allemand et anglais). Échantillon pondéré par sexe, âge, nationalité, région et niveau d’éducation de la population luxembourgeoise âgée de 18 à 74 ans.